Penser l'impensable.

Traduction d'un article de The Economist, 12 août 2010. Lien en bas de page.

Face à la lassitude à propos de la "guerre contre la drogue", Felipe Calderón appelle à un débat sur la légalisation.




LA «note rouge», une section qui rapporte les meurtres et accidents de la veille en détails sanglants, est une rubrique immuable des journaux mexicains. C'est aussi une rubrique en expansion, alors que les luttes au sujet du trafic de drogue vers les États-Unis inspirent des actes de violence sans cesse croissants. Le mois dernier dans l'état de Durango, au Nord, un groupe de prisonniers a été libéré une nuit pour aller tuer 18 personnes dans l'état voisin. Quelques jours plus tard, 14 prisonniers étaient assassinés dans une prison à Tamaulipas. En tout, depuis que Felipe Calderón a envoyé l'armée contre les gangs de la drogue (voir carte des cartels mexicains) il y a 4 ans, près de 28,000 personnes ont été tuées, d'après le gouvernement. Il n'y a aucun signe de répit d'un côté comme de l'autre.

Ce fut donc une surprise quand M. Calderón a appelé le 3 août à débattre de la légalisation. Bien que plusieurs anciens dirigeants latino-américains se soient prononcés en faveur de la légalisation, et que de nombreux politiciens la soutiennent en privé, M. Calderon est le premier président en fonction à appeler à un débat ouvert sur le bien-fondé de légaliser un commerce auquel il s'est opposé avec une grande détermination. Lors d'une table ronde sur la sécurité, il a dit que c'est «un débat de fond dans lequel je pense qu'il faut inclure une pluralité démocratique d'opinions... il faut analyser soigneusement les avantages et inconvénients, et les arguments de chaque coté.» Ce n'était pas un appel au laxisme—et Mr Calderón a indiqué clairement qu'il était opposé à l'idée «absurde» de permettre à des millions de gens de devenir dépendants. Mais cela a soulevé un argument qui semble prendre de l'importance au Mexique.

Le président a pris la parole en dépis de succès récents de la campagne militaire en cours, avec plusieurs chefs de la mafia tués ou capturés. Le dernier a été Ignacio Coronel, dont la mort le mois dernier lorsque l'armée a lancé un raid sur sa propriété est un point important pour le gouvernement qui avait été accusé d'être moins dur contre le cartel Sinaloa que contre les autres gangs. (Le mois dernier une voiture piégée pourrait avoir été placée par des trafiquants rivaux pour attirer les États-Unis dans le conflit.) Une demi-douzaine d'organismes publics sont censés être à la recherche de Joaquín «El Chapo» Guzmán, le patron de Sinaloa et trafiquant le plus notoire du pays. De hauts fonctionnaires prétendent au succès du renforcement de la police et de la mise au pas des gouverneurs récalcitrants.

Pourtant, les coups de pieds dans la fourmilière ont surtout causé des nouvelles luttes territoriales, et augmenté le nombre de victimes. À Cuernavaca, une jolie ville près de Mexico qui est populaire avec les étrangers apprenant l'espagnol, un baron de la drogue a été tué par l'armée en décembre. Depuis lors, une série de pendaisons autour de la périphérie de la ville a indiqué qu'une cruelle bataille de succession est en cours.

Beaucoup de Mexicains commencent à se lasser de l'horreur. Quatre jours après l'appel au débat prudent de M. Calderón, Vicente Fox, son prédécesseur en tant que président, a émis une plus franche demande pour la légalisation de la production, la vente et la distribution de toutes les drogues. La légalisation «ne signifie pas que les drogues sont bonnes... nous devons le voir comme une stratégie visant à frapper et casser les structures économiques qui permettent aux mafias de faire d'énormes profits, ce qui finance la corruption et leur permet d'augmenter leur pouvoir,» a-t-il écrit dans son blog. Ernesto Zedillo, le président du Mexique de 1994 à 2000, a dirigé l'année dernière un rapport avec deux autres anciens chefs d'États, Fernando Henrique Cardoso du Brésil et César Gaviria de Colombie, demandant la légalisation de la marijuana (c'est à dire du cannabis.) M. Cardoso a plus tard dit la même chose de la cocaïne. 

Il est plus facile d'être radical après que pendant un mandat. Comme président, Vincente Fox a cédé après les protestations de l'administration de George W. Bush contre ses tentatives de décriminaliser la possession de drogues. (En 2009 la possession de petites quantités de drogues a été décriminalisée au Mexique, un changement destiné à limiter le nombre d'occasions qu'a la police de demander des pots de vin.) Mais il est frappant de constater que tous ces anciens dirigeants sont des modérés, pas des idéalistes d'extrême gauche.

Certains, aux États-Unis, poussent maintenant dans la même direction. Les Californiens vont voter ce novembre sur la légalisation pour les adultes de la vente et de la consommation de cannabis (il est déjà légal de consommer et de vendre du cannabis pour des raisons médicales, parmi lesquelles des médecins libéraux incluent les migraines, insomnie, etc.) L'initiative peut échouer: des sondages montrent une opinion également partagée, et cela devrait passer l'examen par les autorités fédérales. Bien que l'administration de Barrack Obama a cessé de poursuivre les fournisseurs de cannabis médical, elle est opposée à la légalisation.

Mais si la proposition passe ces écueils, elle rendrait l'assaut du Mexique contre les trafiquants intenable, estime Jorge Castañeda, ancien ministre mexicain des affaires étrangères. «Comment continueriez-vous une guerre contre la drogue a Tijuana, si des magasins frontaliers vendent du cannabis?» demande-t-il.

Ce problème est connu des politiciens. Nexos, un magazine mexicain, a demandé à six prétendants possibles à la présidentielle de 2012 si le Mexique devrait légaliser le cannabis dans le cas ou la Californie l'aurait légalisé. L'un d'entre eux a répondu que non, quatre autres ont dit que oui, avec des réserves. Enrique Nieto, chef de file dans les sondages, déclare prudemment : «Nous devrions reconsidérer l'opinion de l'État Mexicain à ce sujet.»

Puisque le cannabis fournit aux cartels la moitié de leurs revenus, leur enlever la vente de ce produit changera l'équilibre économique de la guerre contre les drogues. Mais étrangement, en Californie l'un des groupes les plus opposés à la légalisation sont les Latinos.





Article original:
http://www.economist.com/node/16791730


Autres liens dans cette page:
http://librepardesign.blogspot.com/2010/08/la-guerre-contre-la-drogue-echoue.html

0 comments:

Enregistrer un commentaire